
Tahir Zene – Directeur du Centre Rafiq Analytics
La décision du président américain Donald Trump d’interdire aux citoyens tchadiens d’entrer aux États-Unis a suscité des réactions de colère au Tchad, le président Mahamat Idriss Déby rejetant la décision et menaçant de prendre des mesures réciproques, ainsi qu’une opposition généralisée du gouvernement et des partis politiques. Alors que l’administration américaine a justifié sa décision en invoquant des risques sécuritaires et le manque de coopération du Tchad dans les opérations d’expulsion. Les véritables raisons derrière cette décision semblent plus complexes, notamment à la lumière de la récente détérioration marquée des relations bilatérales.
Les racines de la crise
Ce n’est pas la première fois que Washington impose une interdiction au Tchad. Elle avait déjà imposé une décision similaire en 2017, avant de lever les sanctions quelques mois plus tard en raison d’une meilleure coopération en matière de sécurité. Mais le contexte est aujourd’hui complètement différent, les relations entre les deux pays connaissant de fortes tensions en raison de l’impasse des négociations sur un accord de défense, et le Tchad étant influencé par les positions de ses voisins pro-russes du Sahel dans le cadre du conflit géopolitique en cours dans la région.
Le tourbillon des conflits géopolitiques
Le discours politique au Tchad, comme dans d’autres pays du Sahel, connaît une augmentation des appels à la libération de l’influence occidentale, ce qui aggrave la situation. Ce changement s’inscrit dans le contexte d’une vague générale qui balaie la région, de nombreux pays recherchant de nouveaux partenariats au-delà du modèle occidental traditionnel.
Le paradoxe tchadien
Que signifie cette décision pour Washington et N’Djamena ?
Pour Washington, cette décision représente un outil de pression pour pousser le Tchad à se conformer davantage aux exigences sécuritaires américaines. Quant à N’Djamena, elle exploite la situation pour se présenter comme un État souverain, même si ce discours reste largement de « consommation intérieure » étant donné la forte dépendance du Tchad à l’aide et à la formation militaires américaines. D’où le paradoxe : le Tchad n’a que peu d’options entre coopérer avec l’Occident ou payer le prix fort pour sa politique d’indépendance officiellement proclamée.
Qui paie le prix le plus élevé ?
Mais que perdent réellement les États-Unis dans cette décision ?
La réponse est simple : rien de significatif. Tant que l’ambassade américaine à N’Djamena continue de fonctionner normalement, les relations diplomatiques ne sont pas fondamentalement affectées. Le Tchad, en revanche, porte le poids du fardeau, compte tenu de sa forte dépendance à l’aide américaine, sans parler de l’impact de la décision sur des milliers de Tchadiens qui rêvent d’émigrer ou d’étudier aux États-Unis.
Le visage humain de la crise
Ce rêve américain a poussé de nombreux jeunes Tchadiens à risquer leur vie dans les voyages (de la mort) de la migration irrégulière, notamment en raison du manque d’opportunités locales. Le Tchad, l’un des pays les plus pauvres du monde, souffre d’une crise chronique du chômage parmi les personnes instruites, ce qui pousse beaucoup d’entre elles à rechercher un avenir meilleur, même si le prix à payer est de risquer leur vie. C’est là qu’apparaît la contradiction : alors que l’Amérique refuse de les accueillir sous prétexte de « sécurité », elle leur laisse des choix qui peuvent s’avérer désastreux !
Tourner vers l’Est
En fin de compte, cette décision semble s’inscrire dans la politique de Trump visant à imposer des conditions de sécurité strictes à ses alliés, mais elle pourrait se retourner contre lui.
Après avoir mis fin à l’accord de défense avec Washington en avril 2024 et expulsé les forces françaises en novembre, le Tchad a rapidement conclu des accords de défense avec la Hongrie et la Turquie début 2025, renforçant la coopération militaire entre les trois pays et ajoutant une nouvelle dimension à l’équation géopolitique dans la région.
Le discours de la souveraineté et la réalité de la dépendance
Mais le Tchad restera confronté à un dilemme existentiel : entre la rhétorique de souveraineté qu’il brandit et la réalité de sa dépendance au soutien occidental, dont il ne peut pas facilement se passer. Malgré son symbolisme politique, l’accord turc reste limité dans sa capacité à remplacer le soutien militaire et logistique occidental, sans parler des obstacles économiques qui rendent toute rupture complète avec l’Occident impossible à court terme. Ainsi, le Tchad, comme d’autres pays de la région, reste coincé entre le marteau de la dépendance et l’enclume de la souveraineté, dans une équation qui ne semble pas avoir de solutions faciles.